En el presente blog puede leer poemas selectos, extraídos de la Antología Mundial de Poesía que publica Arte Poética- Rostros y versos, Fundada por André Cruchaga. También puede leer reseñas, ensayos, entrevistas, teatro. Puede ingresar, para ampliar su lectura a ARTE POÉTICA-ROSTROS Y VERSOS.



lunes, 19 de julio de 2010

Lía Karavia

Lia Karavia, Grecia









Lia Hadzopoulou – Karavia, Préface de sa Thèse de Doctorat de Lit. Comparée
Sorbonne (Paris IV) 6 janvier 1991







Je voudrais d’abord remercier le Directeur de ma Thèse, le Professeur Robert Jouanny, qui m’a offert plus que sa compétence scientifique : l’idée que mon étude pourrait être de quelque utilité, et le sentiment que je travaillais auprès d’un ami.
Je remercie les Professeurs Pierre Brunel et André Lorant pour avoir eu la bonté et la patience de s’occuper de ma Thèse et d’accepter d’être les membres du Jury. Les auteurs auxquels on se réfère souvent dans une Thèse acquièrent une dimension mythique, on les place hors du temps, on n’imagine pas qu’on pourrait les rencontrer en chair et en os. Je dois avouer que je me sens très honorée et en même temps très intimidée me trouvant face au Professeur Brunel, auteur du Mythe d'Electre, qui a été mon livre de chevet depuis sa publication, une personne qui connaît tout sur un sujet dont moi j’ai étudié une petite partie.
Les Erinyes ont été pour moi une énigme depuis ma première jeunesse. Je me posais des questions : avaient-elles une existence objective, a-t-on jamais cru qu’elles avaient une telle existence? Ou, par contre, étaient-elles une projection de la conscience coupable, les Laistrygones et les Cyclοpes qu’on ne rencontre que si on les contient dans son âme, si vous me permettez d’utiliser l’image du poème de Kavafis Ithaque? Même avant mes années universitaires, mes lectures portaient sur ce sujet, je collectionnais des adjectifs qui les qualifiaient, puis j’ai utilisé ces adjectifs dans un de mes romans, Hypermnésie.
Après la fin des mes études à l’Université d’Athènes, en 1971, j’ai pensé faire une étude comparée des textes sur les Erinyes chez les Atrides: les dramaturges grecs classiques, Leconte de Lisle, O’Neal, Giraudoux, Sartre, Eliot, et d'autres. Le matériel était énorme, et mon temps trop partagé pour me permettre plus que de jeter des coups d’oeil à des oeuvres littéraires, à des articles, à des essais, concernant «mes» Erinyes; car, avec le temps, l’affinité entre ces êtres formidables et moi-même s’est établie.
Quand je me suis trouvée à Paris, avec un temps moins morcelé, le Professeur Jouanny m’a aidé à délimiter mon travail : les Erinyes chez les Atrides dans quatre oeuvres où elles apparaissaient sur la scène – l'Orestie d'Eschyle, Electre de Jean Giraudoux, Les Mouches de Jean-Paul Sartre, et La Réunion de famille de Thomas-Stearns Eliot.
Je n’avais pas prévu que je devrais considérer, fût-ce le plus brièvement possible, les Erinyes pré-eschyléennes, pour voir ce qu’Eschyle en a fait en 458 av. J.C. Mesurées en nombre de pages, c’est une toute petite partie de ma Thèse, un peu plus de trente pages. Je ne la considère pas comme une contribution scientifique aux recherches des spécialistes, mais comme un préalable nécessaire. Je dois dire que cette recherche, qui m’a pris beaucoup de temps et d’efforts, m’a offert le grand plaisir des découvertes ; de petites pour d’autres, de grandes pour moi.
« Erinys », selon quelques chercheurs, n’était pas un nom, mais un adjectif signifiant « en colère ». Peu à peu les Erinyes acquièrent dans la pensée humaine une existence à elles, mais leur forme, leur identité restent vagues. En les présentant comme des personnages de la troisième tragédie de sa trilogie, Eschyle a dû concrétiser leur forme. Dans son univers anthropocentrique, elles sont un miroitement tordu et déformé de la forme humaine.
J’ai essayé de faire une nouvelle lecture de la trilogie. Il y a un tel nombre de lectures de l’oeuvre eschyléenne qu’une de plus, la mienne, semblerait insignifiante, voire inutile, et même audacieuse. D’ailleurs, je n’ai pas voulu faire une lecture spécifique – socio-politique, psychanalytique, théologique, formaliste, ce qui a été fait brillamment par des chercheurs de grande renommée. Ce que moi j’ai voulu faire était une lecture éclectique qui, tout en plaçant la trilogie dans les circonstances socio-politiques du temps de sa création, et sans négliger la psychologie des personnages, se concentrerait sur les Erinyes, essaierait de les dénicher dans des vers où elles se cachaient. J’admire Mazon et sa traduction de l’Orestie. Mais lui n’avait pas, évidemment, les Erinyes au centre de son intérêt. Je commente sa traduction chaque fois que le texte d’Eschyle se réfère aux Erinyes, mais la traduction les fait éclipser. Pour moi, la recherche de la forme, des signes linguistiques par lesquels le dramaturge exprime ou suggère ses idées visait surtout les Erinyes.
J’ai donc fait une lecture « Erinocentrique » de la trilogie. Depuis l’antiquité, les Erinyes sont là pour persécuter celui qui a transgressé une loi naturelle ou morale. Le matricide, c’est-à-dire couper les racines de notre propre existence, est un exemple extrême de transgression d’une loi morale qui ne change pas de culture en culture ou d’une ère à l’autre. Eschyle est le seul des dramaturges considérés ici qui se met vraiment face à cette transgression. Son Oreste n’est acquitté que grâce à une voix, à peine. Il ne s’échappe aux Erinyes que parce que les dieux, et une ville illustre et bien organisée, interviennent. C’est que ce matricide n’est pas l’acte d’un individu isolé, mais d’un membre d’un groupe social et d’une religion. Quand la société, à la suite d’un procès, et les dieux par leur implication, l’acquittent, Oreste est en paix avec soi-même. Les Erinyes ne deviennent des êtres bienveillants que sous condition, dans une fête publique de courte durée. Elles sont apaisées jusqu’à ce qu’une promesse des hommes envers elles soit rompue, ou qu’un autre crime trop atroce et hors nature soit commis. Elles ne sont pas apprivoisées à jamais ; je doute qu’elles soient apprivoisables. Mais il est vrai que le génie d’Eschyle nous mène le plus près possible à d’un apaisement.
J’ai essayé de faire le même genre de lecture avec les trois oeuvres modernes. Là aussi les noms d’illustres auteurs qui se sont penchés sur l’une ou l’autre pièce de théâtre analysée ici faisait paraître mon travail toute minuscule: il y avait le poids de leurs noms, du nombre d’ouvrages que j’ai pu trouver sur chacun de mes trois dramaturges séparément, mais aussi dans le domaine de littérature comparée, des études portant sur deux d’entre eux, parfois sur trois. Si j’avais quelque chose à offrir, ce n’était que ma focalisation, mon obsession, si vous voulez, sur les Erinyes.
Je dois avouer que m’exprimer dans une langue que j’aime, mais qui n’est pas la mienne, puisque je suis bilingue en grec et en anglais, n’était pas facile et que, malgré mes efforts, je suis consciente que le résultat laisse à désirer. Si je me sentais moins mortelle, j’aurais préféré présenter cette Thèse en l’an deux mille, ou plus tard. Mais je me sens très mortelle. En plus, si vingt ans auparavant je pouvais rêver de créer une oeuvre parfaite, un roman, une pièce de théâtre, surtout une Thèse, maintenant je me sens beaucoup plus humble, et j’accepte mes écrits non parfaits, comme une toute petite pierre dans la mosaïque de la culture. Or, j’ai osé présenter cette étude, tout en la mettant en question, tout en la corrigeant encore et encore.
Je ne suis certaine que d’une chose : les années de travail étaient pour moi un temps de bonheur. La Bibliothèque de la Sorbonne était, comme pour tout chercheur, sans doute, mon Paradis. Les scènes dans une bibliothèque du film « Les ailes du désir » de Vim Venders donnent ce sentiment d’éternité et de refuge que j’ai ressenti là-bas. Permettez-moi de dire, dans les mots de Paul de Saint-Victor, « Quelle que soit la fortune de ce livre, je suis récompensé(e) par avance ».
Qu’est-ce que j’ai découvert pendant ce parcours et que j’ai essayé de démontrer dans ma Thèse? Que les Erinyes viennent des profondeurs de la terre, c’est-à-dire de notre âme. Elles se concrétisent en « êtres » car – comme le dit Mme de Romilly – « à l’origine tout ce qui était de l’âme était conçu comme extérieur et divin ». Mais elles dépassent les limites des religions, des cultures, des intentions de leurs auteurs. Et j’ai dû examiner pourquoi chacun de mes dramaturges a repris le mythe de l’Orestie.
Giraudoux nous oblige de voir chaque personnage et chacun de ses actes non pas dans la dimension anthropocentrique eschyléene, mais dans la perspective du microcosme et du macrocosme. Il reprend le mythe du matricide, de la culpabilité extrême, pour le placer dans l’échelle cosmique. Les hérissons meurent aussi (je cite) « en raison de la faute originelle des hérissons ». Nous pouvons imaginer que leurs Erinyes doivent avoir une forme de hérisson. Ὰ chaque espèce, sa propre espèce d’Erinyes, semble nous dire Giraudoux. Ὰ chacun sa propre Erinys, qui lui ressemble, ou qui ressemble à celui qui l’a incité à la transgression. Les petites Euménides charmantes et taquines du début de son Electre ressemblent de plus en plus à la soeur d’Oreste, elles deviennent Electre à la fin de la pièce. Si Agathe, le doublet grotesque et rapetissé d’Electre, avait une Erinys, elle serait certainement à son image, grotesque et petite.
Plusieurs critiques ont mal jugé ce qui semble être le message de la fin de la pièce. Oreste reste persécuté. Les Erinyes triomphent. Les Corinthiens ont donné l’assaut, ils massacrent, la ville brûle, parce qu’Electre, avec sa quête de vérité et de justice, a privé sa ville de son protecteur, Egisthe. Mais Electre continue sa bravade: « J’ai la justice. J’ai tout... La ville renaîtra ». Nous nous sentons disposés à demander par la bouche des Erinyes : « Ils renaîtront aussi, ceux qui s’égorgent dans les rues? »
La pièce se termine dans l’espoir, par le mot « aurore », prononcé par le Mendiant-dieu. Cet optimisme, nécessaire à la veille d’une guerre mondiale, en 1937, semble naïf, voire faux. Mais vu dans la perspective cosmique, nous pouvons entendre que l’ordre cosmique ne se détruit pas par une souillure, par une guerre, par plusieurs actes contre nature, que le macrocosme sait purifier le microcosme, que l’aurore revient après tout. S’il y a de l’optimisme dans cette oeuvre, il ne provient pas d’un acquittement du coupable, d’un apaisement des Erinyes, mais justement de sa perspective cosmique.
Ce que Sartre a à nous dire sur ce sujet est très différent. L’homme est, devait être, le seul juge de ses propres actes. S’il décide de son acte consciemment, de tout son coeur, les Erinyes n’ont aucun pouvoir sur lui. Ce n’est que pour les actes à moitié décidés qu’on pourrait devenir leur proie. Cette notion sartrienne m’a beaucoup soutenue dans ma vie, depuis ma première lecture des Mouches. Je me demandais souvent si j’avais décidé un acte de tout coeur, ou si je subirais la persécution de mes Erinyes. C’était ma boussole, et cela marchait bien pour les décisions quotidiennes. Mais il ne s’agissait pas de décisions extrêmes, et j’étais trop jeune pour suspecter que les Erinyes peuvent ronger sous la couche du conscient, sous la couche des décisions ou du jugement.
Les Erinyes sartriennes ne sont pas anthropomorphes dans les Actes I et II. Nous reculons à leur image animale pré-eschyléenne. Elles sont des mouches qui molestent Argos, et ses habitants terrorisés par un tyran et par un dieu-épouvantail. Quand elles deviennent anthropomorphes, dans l’Acte III, justement avec la prise de conscience d’un homme, elles sont laides, elles grondent, elles bourdonnent, elles hululent. Mais Oreste n’a pas peur d’elles. Plusieurs critiques s’indignent devant ce matricide sans coeur, grandiloquent, presque cynique. Ils ont raison. Ou plutôt ils auraient raison si Sartre se plaçait en face d’un vrai matricide. Mais Sartre s'intéresse à l'acte existentialiste, et il pousse le public des Mouches de 1943 à agir au lieu de rester passif. L’acte d’Oreste ne lui sert que d’exemple.
Je crois encore que Sartre nous dévoile une vérité précieuse pour notre existence, et je lui en suis très reconnaissante. Mais je ne crois plus que c’est toute la vérité. Il y a une autre parcelle de vérité qu’un freudien, un marxiste, un homme simple qui ne veut pas être impliqué à l’inconnu, préfère ignorer. Nous sommes nous-mêmes, et en même temps nous faisons partie d’un univers. Oreste peut dire, se vanter presque, qu’il est « hors nature, contre nature », qu’il est « condamné à n’avoir d’autre loi que la sienne », mais nous savons qu’il est aussi soumis aux lois naturelles, qu’il porte la mémoire du genre humain, et les gènes de ses ancêtres. Cette connaissance nous oblige à être plus humbles, et en même temps nous permet de comprendre la tragédie grecque classique et sa notion de souillure héréditaire. Oreste dit à Jupiter à propos de sa soeur: « Ses souffrances viennent d’elle, c’est elle seule qui peut s’en délivrer ». Est-ce vrai? Il y a des souffrances, voire des souffrances psychiques, qui n’appartiennent pas à la juridiction de notre décision de nous libérer, qui ne proviennent pas de nos propres actes, qui ont « une sorte de puissance autonome », dans les mots de Mme de Romilly. Nous nous trouvons dans l’inconscient collectif de Karl Gustav Jung.
Nos croyances changent avec le temps. Les croyances de Sartre ne sont pas restées immuables depuis Les Mouches. Les miennes ont changé aussi. Il y a quelques années, je me sentais très éloignée de l’univers hanté de culpabilité d’Eliot. Maintenant je peux comprendre mieux sa Réunion de famille, pièce de 1939.
Eliot ne veut pas se mettre en face d’un matricide, pas même d’un crime au sens juridique du terme. Son Oreste, Henri Lord Monchensey, revient à la résidence familiale, à Wishwood, après une longue absence. Il est veuf. A-t-il tué sa femme? Peut-être que non, elle a glissé, elle est tombée dans la mer. A-t-il désiré sa mort? Peut-être. Mais peu importe. Quelqu’un d’autre dans le monde a tué une personne ou souhaité une mort. Agathe, sa tante, lui apprend qu’à Wishwood il y a eu des idées criminelles ; non réalisées, c’est vrai; cependant, chez Eliot on n’a pas à faire avec la police ou avec un juge, mais avec celui qui lit toutes nos pensées et qui sait tout. D’une certaine manière, Henri va même tuer sa vieille mère, dont il est venu célébrer l’anniversaire, à cette Réunion de famille, en partant de Wishwood, en n’acceptant pas le rôle de fils héritier que sa mère lui avait préparé. Pourquoi part-il? Parce que ce monde-ci est « le mauvais endroit » - « the wrong place », selon un personnage-clé de la Cocktail Party. Vers où part-il? Il ne sait pas exactement, mais il doit suivre, (pas en persécuté, mais en homme dévoué à sa religion), les Erinyes qui le poursuivaient invisibles longtemps, mais qui ne se sont manifestées que dans sa maison d’enfance. Et ces Erinyes de la faute originelle ne sont ni laides ni horribles, elles deviennent des anges étincelants si on est humble envers elles, si on admet sa culpabilité – puisque personne, sauf Dieu, n’est hors du péché.
Considéré d’un certain point de vue, Eliot est plus éloigné d’Eschyle que les autres auteurs analysés ici. Le lieu et les noms sont différents. Le milieu social est un élément négatif, voire inexistant. Le héros ne veut pas être purifié pour pouvoir vivre parmi les hommes, comme l’Oreste de la trilogie. Eschyle en serait très surpris et choqué, il ne pourrait pas comprendre ce que Claude Vigée décrit comme une « obsession pénitentielle ». Mais d’un autre point de vue, Eliot est très proche d’Eschyle. Sa pièce est en vers, son langage poétique est souvent à la hauteur du maître classique. Il est conscient des forces en dehors de nous-mêmes. Il est le seul à s’approcher de la religiosité d’Eschyle. Pour lui, le Paradis et l’Enfer ont une existence objective, les Erinyes se trouvent dehors et dedans, elles ne sont pas seulement la projection de notre âme. C’est ce qu’Eschyle croyait, dans son contexte religieux différent. Même si on n’est pas croyant, on peut apprécier énormément cette oeuvre d’Eliot. Mais, même si on est croyant, on peut douter que la foi soit plus puissante que les Erinyes, qui semblent continuer à avoir une existence au-delà de tous nos efforts de les apprivoiser.